(le lien entre les successives créations du sculpteur)

par Quentin Mercurol, son petit fils
Les Trois Voyageurs Mystérieux de la Genèse.
-(Le chêne de Mambré est une image forte chez Jean)- Ils apparaissent soudainement à Abraham auprès du chêne de Mambré, dans la plaine de Mambré, une région de Canaan, au cœur de l’actuel Israël, là où Abraham a planté sa tente, et édifié un autel à « son Seigneur » (Ils viennent, comme des voyageurs demandant l’hospitalité, qui sont bien reçus par Abraham, et son épouse, Sara ). Après s’être restaurés, ils annoncent à Sara ; -la naissance d’Isaac, -qu’Abraham deviendra une grande nation, -et ils préviennent du jugement imminent des deux villes de Sodome et Gomorrhe.
Leur apparition dans la bible a intrigué Jean… qui sont-ils, des visiteurs ? ils ne font que passer ; c’est le vent qui les amène et remporte, ils sont de la nature du ciel aérien ; ils ne transportent rien de lourd ; des prophéties, des avertissements inspirés…ces voyageurs sans bagage ne pouvaient être que des anges. bien que cela ne soit pas précisé dans la Genèse. Ces trois voyageurs ont toujours piqué la curiosité des artistes.
On les y voit sous une version étrangement groupée par trois, depuis le 5ème 6ème siècle, dans les mosaïques byzantines de la basilique saint Vital à Ravenne,, qui avaient fait un choc à Jean ; Ils sont juste, représentés avec autour de la tête, le cercle doré des saints. Ils sont représentés tout à tour avec ou sans ailes, dans les peintures flamandes et italiennes de la Renaissance.
Jean aimait l’art byzantin, il avait été marqué par son voyage en Italie, et particulièrement inspiré par Ravenne. Il avait sous verre une photo de la mosaïque où est représentée l’impératrice Théodora au milieu de sa cour, qu’il conservait à Palaiseau. Marc Chagall, qui était l’une des connaissances de Jean, (il lui rendait visite en son atelier ; en sa période parisienne, avant de déménager à Palaiseau), a représenté ces visiteurs sous forme d’anges, il a osé les ailes.)
Jean a privilégié la version sans ailes, en cuivre, avec ce côté dressé et solennel que donne le travail par grands pans sur un matériau par nature rigide ; Ils sont des personnages, plus que des personnes. Ils sont des messagers de l’invisible, inspirant une déférence, un respect. Jean parlait de la crainte de Sara, (la « crainte » de Dieu étant une expression consacrée) niant qu’elle eût ri, quand on lui annonça une grossesse non seulement inespérée, mais improbable. Elle s’aperçut avec effroi de la qualité divine de ses hôtes. Et encore plus effrayée quand la divinité lui répondit, que ; mais si, elle avait ri.
Ses amis voyaient des points communs entre la statuaire égyptienne, et la période où Jean travaillait le cuivre. Il disait de cet art, que puisque les pharaons eux-mêmes étaient censés incarner leur Dieu, l’ image personnelle, disparaissait devant l’archétype de la divinité. Cela l’impressionnait et lui faisait penser qu’un tel déploiement de puissance artistique devait recouvrir une vérité spirituelle. Il pensait qu’à la base de toutes les grandes religions, se tenait un fondement sacré, une révélation cachée, cela ne pouvait être faux.
Il a donné aussi de ces trois voyageurs une autre version presque plus humanisée, due aux mouvements qui s’y sculptent et s’y répondent dans la pierre. C’était dans la période où il vivait à la Porte de Vanves, et taillait la pierre, marbre, granit, et le bois.
C’était son côté très expressif. Il aimait l’art roman, prolongement naturel de l’art byzantin, et son côté vivant.Ce thème des trois envoyés intriguait particulièrement Jean ; car la divinité devient trois hommes, ou bien, de triple, le contact se fait singulier ; tout à coup c’est Dieu qui parle, et aucune explication ou transition ne se fait dans le texte originel, sur le fait que les trois envoyés y disparaissent ou réapparaissent en alternance avec le Dieu de la Genèse.
Ce thème est récurrent dans l’oeuvre de Jean ; celle d’une volonté indicible et cachée ; « les voies de Dieu étant impénétrables ».
C’est la scène près du chêne, dont il reparlait souvent, son esthétique pure et mystérieuse ; le chêne, les racines de la bible. Une scène fondatrice ; tous les ingrédients qui plaisaient à Jean ; la simple nature des choses ; leur importance ; le soleil, la terre, l’air, l’eau.
« Le Seigneur lui apparut parmi les chênes de Mambré, comme il était assis à l’entrée de sa tente, pendant la chaleur du jour. Il leva les yeux, et regarda ; et voici, trois hommes étaient debout près de lui. Quand il les vit, il courut au devant d’eux, depuis l’entrée de sa tente, et se prosterna en terre. Et il dit ; « Seigneur, si j’ai trouvé grâce à tes yeux, ne passe point, je te prie, loin de ton serviteur. Permettez qu’on apporte un peu d’eau, pour vous laver les pieds ; et reposez-vous sous cet arbre. »
Pour les peuples antiques de cette région, les lois de l’hospitalité étaient sacrées, chez Jean et Paulette aussi ; leur foyer était toujours accueillant aux amis et à la famille ; le terme même d »hospitalité sacrée », revenait dans la bouche de Jean.
Le thème de cette sculpture est le pendant de celui de ;
« Sodome et Gomorrhe », et de « La Femme de Lot » ;
comme une réflexion qui se poursuit et s’étoffe. Le messager prévient de la probable destruction de Sodome et Gomorrhe, qu’Abraham négocie avec persistance, de 50 justes, à 10. S’il reste seulement 10 justes, la ville entière ne sera pas détruite. Les deux villes Sodome et Gomorrhe sont représentées par un couple de personnages. Elles ont été particulièrement punies pour leur inhospitalité envers les étrangers.
Finalement, il ne se trouve qu’un juste, Lot, qui est le neveu d’Abraham. Il est sauvé par les anges du Seigneur, avec sa famille. Mais la femme de Lot, qui a voulu regarder en arrière, est transformée en statue de sel.
C’est le thème de l‘inconscient qui l’intrigue à travers ces récits de l’Ancien Testament, à cause de leur force, de leur violence symbolique. Il y avait à Palaiseau Sigmund Freud, dans la bibliothèque de Jean.
Et il aimait aussi beaucoup Teilhard de Chardin, par lequel la science prenait une lumière, et un sens.Il y avait toujours le moyen de trouver une paix interne se dégageant de tout ce qui paraissait obscur ou illogique. Ce moyen c’était l’art, et la foi en quelque chose. Il disait que pour lui, sculpter c’était prier. Il n’était plus vraiment pratiquant de sa religion. Parce qu’il trouvait que tous les aspects de l’être humain devaient trouver leur place, et que l’église ne les acceptait pas tous. Il ne comprenait pas le célibat imposé aux prêtres.
Ces thèmes religieux puissants étaient-ils vrais ou symboliques ? Il discutait avec l’entourage de son ami psychiatre, et ce qui ressortait de ces récits religieux était la composante psychanalytique, la même que dans les thèmes des grands mythes grecs et égyptiens. La femme de Lot avait été transformée en statue de sel (Jean disait non pas colonne de sel, mais statue de sel), parce qu’elle avait regardé en arrière, laissant les ruines fumantes de son ancienne demeure, son ancienne ville. Regarder en arrière c’est regarder vers le passé, et alors on ne peut plus avancer, ni reculer, le passé statufie. L’inconscient, il faut juste l’apprivoiser, le comprendre, et savoir le laisser de côté pour avancer. Les choses se révèlent d’elles même au fur et à mesure, il ne faut pas aller les chercher sans fin. L’énormité de ce passé inconscient est symbolisé par les villes détruites. On ne le connait plus ; il faut juste avancer quand même ; marcher encore plus avant est le seul gain qu’on peut tirer. de toutes les destructions dans notre vie, avancer.
Il y a une profonde signification dans l’Œdipe du palais de Justice.
Oedipe n’est pas coupable, car il ne savait pas.
L’énormité des faits reprochés au coupable, à Œdipe, ne sont pas des actes conscients ; il ne savait pas qu’il avait tué son père et épousé sa mère ; c’est quand il l’appris, qu’il est devenu coupable. L’Œdipe-Roi de Sophocle se crève les yeux, pour ne pas voir ses crimes. Il avait cru bien faire. Comment voir la vérité, si elle est insoutenable ; Il repousse la lumière du jour qui est trop vraie, mais surtout il dit, je ne suis pas plus aveugle que vous ;cela n’est pas moi, et ne me jugez pas, si vous croyez que cela n’est pas vous. Ou bien, nous sommes tous coupables de quelque chose que nous ne connaissons pas encore.
La seule différence, entre vous et moi, c’est que moi, je sais que je suis coupable, tandis que vous, vous vous croyez innocents.(heu,c’est pas dans Sophocle, c’est ce qui ressort de tout ce que j’ai entendu dire par papi)
Oedipe était acclamé comme héros, il a résolu l’ énigme du sphinx, il a sauvé Thèbes. Et tout à coup il devient maudit. Il est responsable de la peste de Thèbes. Ce sont les deux facettes de la même réalité. (la vérité à 2 faces de la justice). (La justice est représentée les yeux bandés.) Selon le point de vue où l’on considère les choses, on est héros ou maudit.
Le thème de la justice et surtout, de l’injustice, a beaucoup inspiré Jean.
« Le Pharisien et le Publicain »
L’un baisse la tête, l’autre la relève
Évangile selon Luc, chapitre 18, versets 9 à 14 : « Il dit encore cette parabole, en vue de certaines personnes se persuadant qu’elles étaient justes, et ne faisant aucun cas des autres : Deux hommes montèrent au temple pour prier; l’un était pharisien, et l’autre publicain. Le pharisien, debout, priait ainsi en lui-même : « O Dieu, je te rends grâces de ce que je ne suis pas comme le reste des hommes, qui sont ravisseurs, injustes, adultères, ou même comme ce publicain; je jeûne deux fois la semaine, je donne la dîme de tous mes revenus. » Le publicain, se tenant à distance, n’osait même pas lever les yeux au ciel; mais il se frappait la poitrine, en disant: « O Dieu, sois apaisé envers moi, qui suis un pécheur ». Je vous le dis, celui-ci descendit dans sa maison justifié, plutôt que l’autre. Car quiconque s’élève sera abaissé, et celui qui s’abaisse sera élevé. »
Son Zachée en pierre, qui dégage une grande harmonie, fait quand il habitait à Paris, Zachée souriant, se cachant à peine dans son arbre, pour regarder passer le Christ, sans être vu. ; est un autre aspect de la même idée. Ce n’est pas ce qu’on est extérieurement qui compte, c’est ce qu’on est, ou devient à l’intérieur de soi ; .le banquier a honte, mais il peut rendre l’argent qu’il a pris, c’est ce que dit le Christ à Zachée. Il y avait dans les années 50, un joli couplet qui racontait cet épisode de l’évangile « Zachée descends donc, le Seigneur t’attend. Zachée descends donc, il est là «
« Faim et Soif de Justice », en bois, a été sculpté dans l’atelier de Palaiseau ; inspiré du « Sermon sur la Montagne. »
- « Heureux ceux qui ont faim et soif de justice, car il seront rassasiés ».
- 1. À la vue des foules, Jésus monta dans la montagne. Il s’assit et ses disciples s’approchèrent de lui.
- 2. Et prenant la parole, il les enseignait :
- 3. Heureux les pauvres, car le Royaume des Cieux est à eux.
- 4. Heureux les doux, car ils auront la terre en partage.
- 4. Heureux ceux qui pleurent, car ils seront consolés.
- 6. Heureux ceux qui ont faim et soif de justice, car ils seront rassasiés.
- 7. Heureux les miséricordieux : ils leur sera fait miséricorde.
- 8. Heureux les cœurs purs : ils verront Dieu.
- 9. Heureux ceux qui font œuvre de paix : car ils seront appelés fils de Dieu.
- 10. Heureux ceux qui sont persécutés pour la justice, car le Royaume des Cieux est à eux.
- 11. Heureux êtes-vous quand on vous insulte, que l’on vous persécutera, et que l’on dit faussement contre vous toute sorte de mal à cause de moi.
- 12. Soyez dans la joie et l’allégresse, car votre récompense est grande dans les cieux ; c’est ainsi en effet qu’on a persécuté les prophètes qui vous ont précédés
Jean avait un engagement politique qui était le prolongement naturel de son hommage de sculpteur à tous ceux qui avaient choisi de se battre pour défendre les opprimés. Et qui était le prolongement naturel de sa foi de Chrétien, vécue dans le cœur, et non dans les rites. Il avait été très fortement touché par les assassinats de Gandhi, Martin Luther King. Cette sculpture représente ceux qu’on enchaîne, qu’on emprisonne, qui sont sans toit, qui sont tristes, qui font œuvre de paix, qui ont le cœur pur, qui sont persécutés pour la justice, (mais qui croient en la justice), comme tout ce qui est énuméré dans les Béatitudes.
Dans ses représentations du Christ, il voulait le « Christ en gloire », avec les bras libres, et non pas cloués sur une croix. Il ne comprenait pas cet accent mis sans cesse sur un Christ crucifié ou mort, puisque le message du Nouveau Testament, c’est la Résurrection. (Et ; » je suis avec vous jusqu’à la fin du monde ») Aussi ses Christ sont-ils tous libres de se déployer, leurs poignets ne sont pas attachés.
Le Phénix va dans le même sens. C’est l’oiseau de la résurrection. L’oiseau de feu grec.
Non seulement il ne meurt que pour se déployer en sa beauté, mais il renaît aussi de ses cendres, à chaque fois plus parfait. Il ne meurt que pour renaître. Il s’auto-crée, puis se consume et se reforme.
Je crois que Jean se sentait aussi païen, (romain), puisque artiste. Le sens très fort des beautés naturelles, élémentaires ; il usait du feu (et de l’air) pour souder et créer. Sa flamme courait, mourait, revenait, sur l’œuvre en cours, comme un oiseau volant sur ses plumes ; l’œuvre rougissait violemment, puis semblait se replier se taire, en une bruine grise qu’il savait raviver.Il se servait de la terre et de l’eau pour façonner. Les mythes grecs, puis romains, personnifiant les éléments, lui parlaient beaucoup.
Jean était fasciné par les civilisations antiques. Elles avaient laissé des traces saisissantes. Il voulait laisser quelque chose « qui reste », une « trace » de son passage sur la terre.
La Terre, qu’il appelait aussi è gè ; Gaïa, est la mère de toutes les formes dans la cosmogonie d’Hésiode.
C’était la terre-mère des Grecs, le fondement matériel de tous les êtres imaginables. Et finalement une grande femme engendrant le monde en permanence.Tout ce qui était naturel rejoignait pour lui ce qu’il appelait, « le sens du sacré », avec le mystère de la vie. L’amour de la nature, sa fécondité inépuisable, et le respect de la maternité.